Masques – De Carpeaux à Picasso – Quai d’Orsay

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Parce qu’il dévoile en dissimulant, sert le culte comme les plaisirs profanes, le masque est aussi vieux que le monde. A la fin du XIXe siècle, alors que les codes du naturalisme entrent en crise, sa résurgence est massive, inventive et troublante ; elle profite de l’intérêt de l’époque pour la Grèce archaïque, le Japon et le portrait rapproché en photographie. Tous les arts donc alimentent le renouveau du masque, de la peinture au théâtre d’avant-garde. Ensor, Munch, Vallotton, Böcklin, Klinger, Gauguin ou Picasso, soit quelques-uns des vrais créateurs de l’époque, à travers l’Europe entière, ont attaché leur nom et leur esthétique à cette étrange vogue. Le masque est un objet énigmatique par excellence. Objet de métamorphose destiné à dissimuler le visage à des fins religieuses ou théâtrales dans les sociétés anciennes, le masque voile autant qu’il dévoile. Faussement simple, il captive les artistes et connaît en Europe, notamment en France, un succès considérable à la fin du XIXe siècle. En sculpture, le statut du masque est quelquefois problématique. S’agit-il d’une étape intermédiaire ou d’une oeuvre définitive ? Il est lié à la fragmentation de la représentation, voie décisive du renouvellement de la sculpture au tournant des XIXe et XXe siècles. Par masque, on entend ici le visage seul. Dépouillé parfois de tout accessoire, il isole les traits du visage, opérant la réduction de l’individu, du portrait, à sa plus visible expression. L’un des enjeux majeurs du masque est aussi le regard, ou son absence : les sculpteurs se sont toujours mesurés au défi de restituer la présence particulière du regard.

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A travers une galerie de portraits, réelle et imaginaire, séduisante ou menaçante, cette exposition propose de suivre le développement des codes et l’émancipation d’un genre qui se prête à la fantaisie sérieuse des audaces expérimentales de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. Les paragraphes de cette présentation correspondent aux différentes sections de l’exposition.Les origines populaires du masque, principalement ceux qui sont utilisés lors du Carnaval, sont prépondérantes dans son succès tout au long du XIXe siècle. Dans sa version burlesque, rarement exploitée par la sculpture, le masque correspond exactement à la définition de l’expression comique d’un visage énoncée par Henri Bergson en 1899 : « C’est une grimace unique et définitive. On dirait que toute la vie morale de la personne a cristallisé dans ce système ». Le registre de la mascarade, du travestissement et des bals masqués, rythme la vie parisienne et la littérature, prenant des formes parfois inquiétantes. Il nourrit l’imaginaire de la galanterie ou de la sexualité crue dans l’oeuvre de Félicien Rops. On le retrouve également dans les visions inquiètes, pétries du « mystère attirant et répulsif du masque » des romans de Jean Lorrain. Le masque mortuaire, pratique ancienne jusque-là réservée à une élite, acquiert une véritable autonomie au XIXe siècle, grâce à une diffusion grandissante. Le masque mortuaire fétichise les traits du défunt, anonyme ou célèbre, devenant ainsi relique. A côté de cette fonction dévotionnelle, laïque, les masques mortuaires servent fréquemment de documents fiables pour la réalisation de portraits posthumes, peints et sculptés. Certains contemporains cependant se défient du masque mortuaire. Ainsi, Eugène Delacroix avait défendu « qu’on retint rien de ses traits après la mort ».

 

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 Le masque de théâtre antique connaît une véritable seconde vie décorative tout au long du XIXe siècle. Largement diffusés par les relevés archéologiques, les masques tragiques et comiques sont déclinés avec plus ou moins de bonheur jusqu’aux années 1910, au cours desquelles ils retrouvent un nouveau souffle d’inspiration. La fascination pour ces objets dont aucun original ne subsiste est à l’origine de quelques reconstitutions plus ou moins fantaisistes qui intègrent néanmoins les acquis, alors récents, du débat sur la polychromie de la sculpture. Souvent réduits à des poncifs, ils peuvent se révéler spectaculaires, d’une diversité inspirée, tels ceux décorant l’opéra de Paris. Le masque de théâtre antique, tragique de préférence, devient l’accessoire inséparable du portrait d’acteur, de librettiste ou de musicien. La Gorgone Méduse, figure de l’épouvante, devient l’un des motifs de hantise privilégiés du masque, aussi bien purement décoratif que symboliste. Selon les mythes grecs, Méduse, belle jeune fille violée par Poséidon, fut métamorphosée par Athéna en un monstre femelle hybride, à la chevelure de serpents. Gardienne de la frontière entre le monde des morts et celui des vivants, elle pétrifiait quiconque croisait son regard. Décapitée par Persée, ce dernier offre à Athéna la tête de Méduse que la déesse fixe sur son bouclier.

 

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C’est au XIXe siècle que la tête coupée de Méduse devient plus volontiers un masque qui renoue avec les traditions décoratives du monde gréco-romain. La Méduse Rondanini, antique célèbre aux XVIIIe et XIXe siècles, inspire alors nombre de masques sur un mode plus serein. A la fin du XIXe siècle, la redécouverte de la sculpture archaïque grecque remet à l’honneur les représentations plus anciennes, les gorgonéions, monstres hideux tirant la langue. Un sentiment nouveau de l’Antiquité apparaît. Elle n’est plus exclusivement rêvée comme un âge d’or arcadien et esthétique. Cette période est aussi perçue comme la source de forces surnaturelles et menaçantes. Le bouclier de Böcklin synthétise cette fascination pour une mise en scène, polychrome, de la mort et du chaos. En architecture, le masque est nommé mascaron. L’éclectisme du XIXe le décline à la mode néo-grecque, néo-Renaissance, néo-baroque. Ornement familier de l’architecture urbaine, ces visages sévères, souriants ou grimaçants, constituent depuis le XVIe siècle un motif de prédilection de la tradition décorative. Parallèlement, se développe toute une production destinée à la décoration intérieure. Cet engouement est néanmoins analysé avec scepticisme en 1903 par Paul Vitry, conservateur du département des Sculptures du musée du Louvre : « Est-ce que tous ces masques, plus ou moins décoratifs, dont on se sert comme on peut, à titre de bibelots, pour orner des intérieurs disparates, ne semblent pas comme les éléments désaffectés de quelque grand ensemble architectural ? De fait, nos architectes modernes se sont contentés de poncifs immuables qu’ils font calquer par des manoeuvres sur les modèles d’autrefois jamais renouvelés [...] tous ces masques au fond ne sont que des mascarons inachevés et inutilisés ».

 

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Rarement objet aura été si présent dans l’univers familier des artistes tout au long du XIXe siècle. Certains masques sont le produit d’un accident dans l’atelier, dû à l’opération de démoulage ou à une mauvaise conservation du modelage. Mais le masque est d’abord, pour un sculpteur, une phase de travail. Parce qu’il isole le visage, le masque permet l’étude poussée de l’expressivité et la concentration sur la structure même du visage. Chez Rodin, le masque est presque toujours une étape dans un long processus créatif. Si L’Homme au nez cassé, annonciateur de la démarche de fragmentation pratiquée par le sculpteur, est le produit d’un accident, l’artiste multiplie pour le Balzac les études du visage. Il accentue, déforme les traits, à la recherche d’une vérité plus profonde que la ressemblance. Cette fonction du masque comme étude n’empêche pas Rodin de le conserver, le multiplier, l’exposer ou l’utiliser comme point de départ de nouvelles compositions. Le travail autour du visage de Hanako, comédienne japonaise venue en France, est plus radical. Rodin s’acharne littéralement sur le visage de Hanako, multipliant les expressions, chaque masque acquérant son autonomie.

 

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Carriès, quant à lui, prend le procédé à l’envers : c’est en grès qu’il extrait d’un buste déjà réalisé un petit trois quarts de masque. Peu à peu, les masques constituent ainsi une catégorie indépendante de la sculpture, et non un simple chapitre, curieux ou commode, de la recherche formelle. Entre 1875 et 1900, les masques venus du Japon font l’objet d’un véritable engouement de la part de collectionneurs et d’artistes européens. Les masques issus du théâtre nô, aux expressions retenues, reçoivent un tel accueil en France qu’ils suscitent très vite des copies. Par ailleurs, des masques populaires, parfois de facture plus grossière, parviennent en Europe, où ils ont probablement plus d’impact sur la sculpture française que les masques de nô. Il s’agit principalement de masques religieux, répandus dans toutes les campagnes japonaises à l’époque d’Edo (1615-1868), qui présentent une grande variété de physionomies. Dans le dernier quart du XIXe siècle, tout objet japonais figurant des masques est largement apprécié et collectionné, jusqu’aux masques miniatures en forme de netsuke, un ornement vestimentaire traditionnel, ou encore des compositions regroupant plusieurs masques accolés.

 

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Après Rodin, et sur un mode très différent, Carriès est sans conteste l’artiste qui explore avec le plus de constance et d’invention les ressources du masque. Dès 1889, il réalise, inspirés de ses propres traits, des visages grimaçants qu’il outre ou déforme parfois avec une grande violence. Très vite, la ressemblance s’estompe et les nombreux masques mêlent influences japonaises et médiévales, souvent avec humour. La dimension caricaturale n’est jamais éloignée, mais l’oeuvre ne s’y réduit pas. La truculence ou l’angoisse structurent une véritable esthétique du débridement, magnifiée par le raffinement des glaçures. La plupart des masques sont nettement conçus comme des objets décoratifs. Carriès n’hésite pas ainsi à qualifier l’un de ses premiers essais céramiques de « Mon portrait vu en décor ». Le masque participe pleinement de la quête symboliste d’une « beauté étrange » dans les arts plastiques. Présence énigmatique ou cauchemardesque, il oscille alors entre apparition et dématérialisation. Les sujets privilégiés de l’anxiété symboliste – hantise, emprise, apparition, horreur, mort…- reviennent dans les titres de nombreux masques créés autour des années 1890. Dans ces représentations, l’érotisme morbide côtoie la froideur fantastique. Dans nombre de cas, la préciosité de la polychromie crée une véritable esthétique de l’effroi, du malaise ou de la perversité. Le masque se donne également à voir comme l’incarnation du rêve ou du tourment intérieur. Il illustre, de manière parfois surprenante, le thème de la névrose ou de « l’agonie du Moi », omniprésent dans la littérature de la fin du siècle. Il s’agit d’autant de tentatives de représenter l’obsessionnel et l’instable en sculpture.

 

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Au XIXe siècle, le mot « masque » désigne également le visage d’un individu ou même le visage d’une statue. Le masque est donc l’essence même du portrait. Le portrait-masque est peut-être le genre qui permet le mieux d’approcher la « transfiguration spirituelle » souhaitée par tant de portraitistes de cette époque. Raccourci saisissant, il se multiplie, décliné en matériaux divers. A partir des années 1880, le masque devient le champ privilégié de l’enchevêtrement de deux genres, littéraire et sculptural, imprégnés d’engouement japoniste. Le marchand de masques (1883) de Zacharie Astruc, habituellement installé dans les jardins du Luxembourg, constitue au coeur du Paris intellectuel et politique, un véritable monument « primitif » au masque. On y voit un adolescent brandissant un masque de Victor Hugo. Les visages d’autres gloires de la France d’alors sont disposés tour autour du socle, comme une sorte de petit panthéon portatif. Réduits à des masques de baraque de foire ennoblis par le bronze, les portraits de ces personnalités rappellent ainsi au passant, non sans quelque désinvolture, la prééminence culturelle de la « capitale du XIXe siècle ». C’est vers 1906 qu’une nouvelle source d’inspiration, venue d’Afrique, bouleverse les codes de la représentation et opère une déconstruction des traits du visage. Les masques africains, et les masques dits alors « primitifs » en général, achèvent l’entreprise de dépersonnalisation du portrait qui se met en place en Europe. Picasso, Derain ou Vlaminck s’enthousiasment pour les masques et les sculptures des arts non occidentaux, perçus comme la confirmation de leur propre désir d’abstraction. Aux bouleversements formels s’adjoint la fascination exercée par la dimension surnaturelle des objets de cultes. Au cours des années 1910, c’est un renouveau antique, sans nostalgie, qui contribue différemment au renouveau du masque. Libéré de l’emprise de Rodin tout en ayant assimilé la leçon de la fragmentation, le masque, quelles que soient désormais ses sources d’inspiration, connaît son apothéose.

 

 

 Bien à vous,

Saint-Sulpice

 

Masques – De Carpeaux à Picasso – Musée du Quai d’Orsay -  du 21 octobre 2008 au 1er février 2009 - Plein Tarif: 9,50€ – Tarif réduit: 7€ – Ouverture les Mardi, Mercredi, Vendredi, Samedi et Dimanche de 9H30 à 18H et le Jeudi de 9H30 à 21H45.

 

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