Contre la Barbarie – Klaus Mann

 Contre la Barbarie - Klaus Mann mann_1

 

Klaus Mann, fils de Thomas et neveu de Heinrich, n’a pas attendu que les nazis soient au pouvoir pour éprouver un dégoût absolu envers eux. Il s’exprime dès le début des années 30 avec un naturel sarcastique et blessé, comme un souffle de l’esprit au cœur, et ses articles de combat rappellent d’abord ceci : avoir raison tout de suite, c’est-à-dire trop tôt, comprendre ce qui se joue quand trop peu de monde veut le voir ou le croire, est une étrange épreuve, pleine de solitude et de masochisme.

Mann sait qu’il est un exilé, un homme qui doit «faire ses preuves face à notre peuple et aussi face au monde» (et encore, ajoutera-t-on, face à son père et à son oncle). Il ne cesse donc de rabâcher la vérité tantôt sur des sourds, tantôt sur des lâches. Puis, quand elle finit par l’emporter, la guerre froide s’installe et pour d’autres raisons il se tue. La vérité aide peut-être à vivre, mais, comme l’écrivain, c’est un animal hors du terrier, fragile et instinctif, palpitant la chamade, une bête non pas cachée, mais isolée. Il n’y a qu’au début, en 1925, que Mann se trompe par optimisme désespéré, lorsqu’il exprime sa «conviction sacrée» que l’Allemagne est «le sol où, après bien des peines et des luttes, l’avenir a enfin le droit de naître», puisque «c’est le pays qui fait le plus d’efforts». Pour une fois, son espoir le trompe sur la vérité. Ensuite, ils s’unissent.

Ces articles furent pour la plupart écrits en exil (après 1933), par un homme déchu de sa nationalité allemande (en 1934) jusqu’à son suicide cannois en 1949. Entre-temps, il était devenu américain. Ils sont publiés dans les journaux ou prononcés en conférence, d’abord en Europe, ensuite aux Etats-Unis, enfin en tant qu’engagé dans les troupes américaines. C’est le dernier versant de la montagne très peu magique de l’auteur, qu’on pouvait déjà aborder par le versant autobiographique (le Tournant), romanesque (le Volcan, Mephisto) ou quotidien (son Journal). On y retrouve d’ailleurs des phrases, des idées, des thèmes qu’on avait lus, d’une manière ou d’une autre, sur les autres versants. Ainsi peut-on vérifier la cohérence et les vertus, immédiates et non retouchées, de son combat contre les nazis et la «révolution nihiliste», pour la tolérance et la démocratie. A une époque où rien de tout cela n’allait de soi.

L’engagement de l’intellectuel et de l’artiste paraissent à Mann plus qu’une nécessité, un état : «Plus une œuvre est passionnante, engagée, « artistique », plus sa faculté d’amender le monde sera grande.» Il n’est pas certain qu’amender soit le mot juste, élargir ou approfondir conviendraient mieux, mais en 1930, quand il écrit ça, le monde va devenir assez coupable pour mériter – ou pour exiger – cet amendement. Les lettres, ouvertes ou non, que Mann écrit aux intellectuels allemands méritent là-dessus d’être méditées. De combien d’hommes allant à la soupe nous répète-t-on toujours ce que Mann en exil doit entendre à propos des artistes s’accommodant du nazisme : «Oui, en apparence il collabore un peu avec eux. Mais il est resté quelqu’un de fondamentalement correct.» Les sociétés corrompues sont comme ça, elles nous expliquent sans cesse que ceux qu’elles avilissent sont des gens formidables, courageux, qui gagnent à être connus. Et le nazisme est avant tout une corruption de l’esprit. C’est pourquoi Mann l’éprouve et le dénonce aussiphysiquement.

On ne peut oublier comment, dans le Tournant, il décrit Hitler, en 1932, dévorant des tartelettes à la fraise dans un salon de thé munichois tout en défendant la pureté de sang d’une actrice qu’il aime : «Il n’était certainement pas réjouissant d’être assis près d’une pareille créature ; et cependant je ne pouvais me rassasier de la vue de cette gueule répugnante.» C’est que le dégoût de Mann n’est pas un caprice plastique, mais une nausée face à des hommes qui, dans tout ce qu’ils sont et font, dégradent l’homme par absence de vérité : «Même quand il serait plus simple de recourir à la vérité, un nazi préfère d’instinct recourir au mensonge […]. On dirait que ces gens sont affligés d’une sorte de répugnance physique face à la vérité. Nous savons d’ailleurs qui donne l’exemple. Il y a quelqu’un qui ne cesse de rabâcher le mot « paix », mais qu’entend-il exactement par là ? Eh bien, comme chaque fois qu’ils ouvrent la bouche : le contraire de ce qu’ils disent.» En 1934, c’est bien vu.

 

Bonne lecture,

Saint-Sulpice

 

Klaus Mann –  Contre la barbarie (1925-1948) – Préface de Michel Crépu – traduit de l’allemand par Dominique-Laure Miermont et Corinna Gepner Phébus, 368 pages – 23€.

 

 

 

 

 



2 commentaires

  1. lucaerne 23 mars

    « Avoir raison tout de suite, c’est-à-dire trop tôt, comprendre ce qui se joue quand trop peu de monde veut le voir ou le croire, est une étrange épreuve, pleine de solitude et de masochisme. »
    C’est aussi une oeuvre nécessaire de dignité. Même si bien sûr on n’est pas compris, on a dit et fait ce qu’il fallait.

  2. saintsulpice 23 mars

    Oui je nommme cela un devoir.

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