Carnets du voyage en Chine – Roland Barthes

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En avril-mai 1974, une délégation d’intellectuels français se rend en Chine. Elle comprend trois membres de la revue Tel Quel, alors en pleine rougeole maoïste – Philippe Sollers, Julia Kristeva et Marcelin Pleynet -, ainsi que l’éditeur François Wahl et le professeur Roland Barthes. Pendant ce périple, de Pékin à Shanghai, de Nankin à Xian, l’éminent sémiologue tient, sur trois carnets, un journal de voyage. C’est ce texte inédit que les éditions Christian Bourgois publient aujourd’hui.

Qu’a vu en Chine cet intellectuel circonspect, sensualiste, attentif à la minutie des signes et au plaisir du texte ? Après « Tintin au pays des soviets », Roland au pays des gardes rouges ? Au départ, on sent Barthes prêt à faire crédit au mythe d’une altérité chinoise qui façonnerait un homme nouveau. Il suffira de quelques jours pour qu’il se sente soumis à un « recyclage intensif marxiste ». La Chine de 1974 transformait tout intellectuel invité en inspecteur du travail : visites de chantiers navals, d’usines de tracteurs, distribution de revues albanaises, catéchisme rouge, ce sont les toiles peintes d’une idylle maoïste qui s’affirme, note Barthes, par « cimentage de blocs de stéréotypes ».

Trois semaines durant, Barthes boit beaucoup de thé et avale beaucoup de dogme. On lui explique que les maladies mentales sont guéries par la dialectique matérialiste. Les camarades-peintres-paysans lui montrent des toiles paramilitaires de style Douanier Rousseau. Sollers joue au ping-pong et chante « L’Internationale » dans les minibus. L’Orient est rouge, mais Roland est sombre. Dès les premiers jours, son radar sémiologique s’est enrayé. Il veut bien postuler qu’il existe une différence chinoise mais n’en perçoit pas le dessin précis : « Je ne trouve, en fait, rien à noter, à énumérer, à classer. » Le regard glisse sur des surfaces d’acier filé, des visages énigmatiques, des paysages sans historicité : « La Chine signifie peu. » Impavidité immémoriale ou mutisme terrifié ? Barthes, indulgent aux coups de lune des Marco Polo de Tel Quel, voudrait croire que la félicité maoïste rend les Chinois sereins et lisses, alors que tout indique qu’ils sont maintenus cois par la police.

Bientôt, il n’y tient plus. Où est le clocher de Saint-Sulpice ? Frappé de migraines nocturnes, Barthes autodiagnostique une maladie structuraliste, la « nausée anti-stéréotypes ». Au milieu de rares plaisirs-le Peace Hotel de Shanghai, très « Marlene Dietrich 1930 », ou la calligraphie chinoise, une « contre-vulgarité absolue » -, Barthes se réfugie dans la lecture de « Bouvard et Pécuchet », qu’il compare à Marx et Engels, avant de livrer le fond de sa perplexité : « Mais où mettent-ils donc leur sexualité ? » On attendait les 10 000 courtisanes du Grand Timonier, on trouve un puritanisme comparé par Barthes à celui des quakers : absence totale de mode, « degré zéro du vêtement ». Plus d’une fois, son oeil rompu aux fragments amoureux s’attarde sur la complexion des jeunes ouvriers, très Gide voyageant en URSS, mais les corps lui paraissent à l’unisson de l’idéologie, « une trame, un texte sans faille ». Décidément, on manque ici « de café, de salade, de flirt ».

La déception érotique redouble la perplexité sémiologique. A son retour, l’auteur des « Mythologies » publiera dans Le Monde un compte rendu encombré. Pour ne pas vendre la mèche, il y disserte sur le « neutre », marque d’un pays « où la signifiance est discrète jusqu’à la rareté ». Au XXe siècle, les intellectuels français savaient comme personne pratiquer l’omission obligeante. Les attendus de ces carnets secrets sont beaucoup plus tranchés : « verrouillage complet de l’information », « totalitarisme politique absolu, chauvinisme, sino-centrisme ». Le jour où son avion quitte Pékin, Barthes note en lettres majuscules : « OUF ! » Loin des Cent Fleurs, le Café de Flore l’attend. Regret politique final : « Avec tout ça, je n’ai pas vu le kiki d’un seul Chinois ».

« Carnet du voyage en Chine », de Roland Barthes (Bourgois, 248 pages, 23 €). En librairie le 5 février.

Bonne lecture,

Saint-Sulpice

 



2 commentaires

  1. lucaerne 6 février

    Roland Barthes n’était pas plus tendre avec notre « gentille » petite société. Les Mythologies…

  2. saintsulpice 6 février

    Je sais qu’il fait parti de tes auteurs de chevets!!!!

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