Le Lac

 Le Lac dans Poème 100_0757*

 

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges
Jeter l’ancre un seul jour ?

Ô lac ! l’année à peine a fini sa carrière,
Et près des flots chéris qu’elle devait revoir,
Regarde ! je viens seul m’asseoir sur cette pierre
Où tu la vis s’asseoir !

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,
Ainsi le vent jetait l’écume de tes ondes
Sur ses pieds adorés.

Un soir, t’en souvient-il ? nous voguions en silence ;
On n’entendait au loin, sur l’onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos ;
Le flot fut attentif, et la voix qui m’est chère
Laissa tomber ces mots :

” Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !

” Assez de malheureux ici-bas vous implorent,
Coulez, coulez pour eux ;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
Oubliez les heureux.

” Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m’échappe et fuit ;
Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l’aurore
Va dissiper la nuit.

” Aimons donc, aimons donc ! de l’heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive ;
Il coule, et nous passons ! ”

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d’ivresse,
Où l’amour à longs flots nous verse le bonheur,
S’envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours de malheur ?

Eh quoi ! n’en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
Ne nous les rendra plus !

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
Que vous nous ravissez ?

Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
Vous, que le temps épargne ou qu’il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir !

Qu’il soit dans ton repos, qu’il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l’aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
Qui pendent sur tes eaux.

Qu’il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans l’astre au front d’argent qui blanchit ta surface
De ses molles clartés.

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu’on entend, l’on voit ou l’on respire,
Tout dise : Ils ont aimé !

Alphonse De Lamartine, 1920

Habilement déniché par Lucaerne

 

Bien à vous,

Saint-Sulpice

 



Le Suicidé – Théâtre 13

Le Suicidé - Théâtre 13 suicideGD

 

C’est une pièce épatante et d’une réjouissante férocité. Elle est méchante, terrible. Elle est écrite d’une encre acide, corrosive par Nikolaï Erdmann, un auteur qu’avait révélé Meyerhold en montant, en 1925, Le Mandat. Le grand metteur en scène lui commanda une oeuvre nouvelle, ce fut Le Suicidé.

Entre la critique que peuvent exercer les bolcheviques contre les petits bourgeois et la farce pamphlétaire à allure antirévolutionnaire, se tient cette comédie dévastatrice. Erdmann prenait des risques, il fut banni de Moscou, sa pièce interdite ne fut publiée dans son pays que dans les années quatre-vingt…

Sémione (Alexandre Steiger, exceptionnel) tente d’échapper à la sollicitude d’un entourage persuadé qu’il veut se suicider et qui a de nombreuses « intentions », comme on le dit pour les prières, à lui proposer. Sa vie est un cauchemar. La pièce est une comédie grinçante où, à peine le « héros » s’imagine-t-il sauvé, il est à nouveau pris dans les rets de volontés qui le mettent en danger !

Les péripéties sont nombreuses. Sur la scène du Théâtre 13 où Colette Nucci organise un concours de jeunes metteurs en scène d’où est sorti, en 2006, Volodia Serre, la pièce se déploie à vive allure et avec un sens du spectacle remarquable. Volodia Serre dirige bien ses camarades et sert le propos, dans la traduction nerveuse d’André Markowicz, avec une intelligence profonde. Jean-Marie Sénia, homme- orchestre, accompagne la représentation avivée par l’engagement des douze interprètes, tous formidables. Chacun mérite une mention spéciale. Saluons particulièrement Catherine Salviat, étonnante, Laure Calamy, irrésistible, et, magnifique, cocasse et merveilleux, Olivier Balazuc.

L’un des meilleurs spectacles que l’on puisse voir actuellement. Courez-y !

Théâtre 13 -Accès par le mail au 103 A boulevard Auguste Blanqui ou par la dalle piétonne face au 100 rue de la Glacière -
Métro ligne 6, station Glacière – Bus 21 ( arrêt Glacière-Daviel) – Bus 62 (rue Tolbiac, arrêt Vergniaud)
 mardi, mercredi, vendredi à 20 h 30, jeudi, samedi à 19 h 30, dim. à 15 h 30. Jusqu’au 14 décembre 2008 (tél. : 01.45.88.62.22). Texte publié aux Solitaires Intempestifs (10€).

Bien à vous,

Saint-Sulpice
 



Masques – De Carpeaux à Picasso – Quai d’Orsay

 Masques - De Carpeaux à Picasso - Quai d'Orsay dans EXPOSITIONS masques1_500

 

Parce qu’il dévoile en dissimulant, sert le culte comme les plaisirs profanes, le masque est aussi vieux que le monde. A la fin du XIXe siècle, alors que les codes du naturalisme entrent en crise, sa résurgence est massive, inventive et troublante ; elle profite de l’intérêt de l’époque pour la Grèce archaïque, le Japon et le portrait rapproché en photographie. Tous les arts donc alimentent le renouveau du masque, de la peinture au théâtre d’avant-garde. Ensor, Munch, Vallotton, Böcklin, Klinger, Gauguin ou Picasso, soit quelques-uns des vrais créateurs de l’époque, à travers l’Europe entière, ont attaché leur nom et leur esthétique à cette étrange vogue. Le masque est un objet énigmatique par excellence. Objet de métamorphose destiné à dissimuler le visage à des fins religieuses ou théâtrales dans les sociétés anciennes, le masque voile autant qu’il dévoile. Faussement simple, il captive les artistes et connaît en Europe, notamment en France, un succès considérable à la fin du XIXe siècle. En sculpture, le statut du masque est quelquefois problématique. S’agit-il d’une étape intermédiaire ou d’une oeuvre définitive ? Il est lié à la fragmentation de la représentation, voie décisive du renouvellement de la sculpture au tournant des XIXe et XXe siècles. Par masque, on entend ici le visage seul. Dépouillé parfois de tout accessoire, il isole les traits du visage, opérant la réduction de l’individu, du portrait, à sa plus visible expression. L’un des enjeux majeurs du masque est aussi le regard, ou son absence : les sculpteurs se sont toujours mesurés au défi de restituer la présence particulière du regard.

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A travers une galerie de portraits, réelle et imaginaire, séduisante ou menaçante, cette exposition propose de suivre le développement des codes et l’émancipation d’un genre qui se prête à la fantaisie sérieuse des audaces expérimentales de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. Les paragraphes de cette présentation correspondent aux différentes sections de l’exposition.Les origines populaires du masque, principalement ceux qui sont utilisés lors du Carnaval, sont prépondérantes dans son succès tout au long du XIXe siècle. Dans sa version burlesque, rarement exploitée par la sculpture, le masque correspond exactement à la définition de l’expression comique d’un visage énoncée par Henri Bergson en 1899 : « C’est une grimace unique et définitive. On dirait que toute la vie morale de la personne a cristallisé dans ce système ». Le registre de la mascarade, du travestissement et des bals masqués, rythme la vie parisienne et la littérature, prenant des formes parfois inquiétantes. Il nourrit l’imaginaire de la galanterie ou de la sexualité crue dans l’oeuvre de Félicien Rops. On le retrouve également dans les visions inquiètes, pétries du « mystère attirant et répulsif du masque » des romans de Jean Lorrain. Le masque mortuaire, pratique ancienne jusque-là réservée à une élite, acquiert une véritable autonomie au XIXe siècle, grâce à une diffusion grandissante. Le masque mortuaire fétichise les traits du défunt, anonyme ou célèbre, devenant ainsi relique. A côté de cette fonction dévotionnelle, laïque, les masques mortuaires servent fréquemment de documents fiables pour la réalisation de portraits posthumes, peints et sculptés. Certains contemporains cependant se défient du masque mortuaire. Ainsi, Eugène Delacroix avait défendu « qu’on retint rien de ses traits après la mort ».

 

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 Le masque de théâtre antique connaît une véritable seconde vie décorative tout au long du XIXe siècle. Largement diffusés par les relevés archéologiques, les masques tragiques et comiques sont déclinés avec plus ou moins de bonheur jusqu’aux années 1910, au cours desquelles ils retrouvent un nouveau souffle d’inspiration. La fascination pour ces objets dont aucun original ne subsiste est à l’origine de quelques reconstitutions plus ou moins fantaisistes qui intègrent néanmoins les acquis, alors récents, du débat sur la polychromie de la sculpture. Souvent réduits à des poncifs, ils peuvent se révéler spectaculaires, d’une diversité inspirée, tels ceux décorant l’opéra de Paris. Le masque de théâtre antique, tragique de préférence, devient l’accessoire inséparable du portrait d’acteur, de librettiste ou de musicien. La Gorgone Méduse, figure de l’épouvante, devient l’un des motifs de hantise privilégiés du masque, aussi bien purement décoratif que symboliste. Selon les mythes grecs, Méduse, belle jeune fille violée par Poséidon, fut métamorphosée par Athéna en un monstre femelle hybride, à la chevelure de serpents. Gardienne de la frontière entre le monde des morts et celui des vivants, elle pétrifiait quiconque croisait son regard. Décapitée par Persée, ce dernier offre à Athéna la tête de Méduse que la déesse fixe sur son bouclier.

 

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C’est au XIXe siècle que la tête coupée de Méduse devient plus volontiers un masque qui renoue avec les traditions décoratives du monde gréco-romain. La Méduse Rondanini, antique célèbre aux XVIIIe et XIXe siècles, inspire alors nombre de masques sur un mode plus serein. A la fin du XIXe siècle, la redécouverte de la sculpture archaïque grecque remet à l’honneur les représentations plus anciennes, les gorgonéions, monstres hideux tirant la langue. Un sentiment nouveau de l’Antiquité apparaît. Elle n’est plus exclusivement rêvée comme un âge d’or arcadien et esthétique. Cette période est aussi perçue comme la source de forces surnaturelles et menaçantes. Le bouclier de Böcklin synthétise cette fascination pour une mise en scène, polychrome, de la mort et du chaos. En architecture, le masque est nommé mascaron. L’éclectisme du XIXe le décline à la mode néo-grecque, néo-Renaissance, néo-baroque. Ornement familier de l’architecture urbaine, ces visages sévères, souriants ou grimaçants, constituent depuis le XVIe siècle un motif de prédilection de la tradition décorative. Parallèlement, se développe toute une production destinée à la décoration intérieure. Cet engouement est néanmoins analysé avec scepticisme en 1903 par Paul Vitry, conservateur du département des Sculptures du musée du Louvre : « Est-ce que tous ces masques, plus ou moins décoratifs, dont on se sert comme on peut, à titre de bibelots, pour orner des intérieurs disparates, ne semblent pas comme les éléments désaffectés de quelque grand ensemble architectural ? De fait, nos architectes modernes se sont contentés de poncifs immuables qu’ils font calquer par des manoeuvres sur les modèles d’autrefois jamais renouvelés [...] tous ces masques au fond ne sont que des mascarons inachevés et inutilisés ».

 

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Rarement objet aura été si présent dans l’univers familier des artistes tout au long du XIXe siècle. Certains masques sont le produit d’un accident dans l’atelier, dû à l’opération de démoulage ou à une mauvaise conservation du modelage. Mais le masque est d’abord, pour un sculpteur, une phase de travail. Parce qu’il isole le visage, le masque permet l’étude poussée de l’expressivité et la concentration sur la structure même du visage. Chez Rodin, le masque est presque toujours une étape dans un long processus créatif. Si L’Homme au nez cassé, annonciateur de la démarche de fragmentation pratiquée par le sculpteur, est le produit d’un accident, l’artiste multiplie pour le Balzac les études du visage. Il accentue, déforme les traits, à la recherche d’une vérité plus profonde que la ressemblance. Cette fonction du masque comme étude n’empêche pas Rodin de le conserver, le multiplier, l’exposer ou l’utiliser comme point de départ de nouvelles compositions. Le travail autour du visage de Hanako, comédienne japonaise venue en France, est plus radical. Rodin s’acharne littéralement sur le visage de Hanako, multipliant les expressions, chaque masque acquérant son autonomie.

 

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Carriès, quant à lui, prend le procédé à l’envers : c’est en grès qu’il extrait d’un buste déjà réalisé un petit trois quarts de masque. Peu à peu, les masques constituent ainsi une catégorie indépendante de la sculpture, et non un simple chapitre, curieux ou commode, de la recherche formelle. Entre 1875 et 1900, les masques venus du Japon font l’objet d’un véritable engouement de la part de collectionneurs et d’artistes européens. Les masques issus du théâtre nô, aux expressions retenues, reçoivent un tel accueil en France qu’ils suscitent très vite des copies. Par ailleurs, des masques populaires, parfois de facture plus grossière, parviennent en Europe, où ils ont probablement plus d’impact sur la sculpture française que les masques de nô. Il s’agit principalement de masques religieux, répandus dans toutes les campagnes japonaises à l’époque d’Edo (1615-1868), qui présentent une grande variété de physionomies. Dans le dernier quart du XIXe siècle, tout objet japonais figurant des masques est largement apprécié et collectionné, jusqu’aux masques miniatures en forme de netsuke, un ornement vestimentaire traditionnel, ou encore des compositions regroupant plusieurs masques accolés.

 

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Après Rodin, et sur un mode très différent, Carriès est sans conteste l’artiste qui explore avec le plus de constance et d’invention les ressources du masque. Dès 1889, il réalise, inspirés de ses propres traits, des visages grimaçants qu’il outre ou déforme parfois avec une grande violence. Très vite, la ressemblance s’estompe et les nombreux masques mêlent influences japonaises et médiévales, souvent avec humour. La dimension caricaturale n’est jamais éloignée, mais l’oeuvre ne s’y réduit pas. La truculence ou l’angoisse structurent une véritable esthétique du débridement, magnifiée par le raffinement des glaçures. La plupart des masques sont nettement conçus comme des objets décoratifs. Carriès n’hésite pas ainsi à qualifier l’un de ses premiers essais céramiques de « Mon portrait vu en décor ». Le masque participe pleinement de la quête symboliste d’une « beauté étrange » dans les arts plastiques. Présence énigmatique ou cauchemardesque, il oscille alors entre apparition et dématérialisation. Les sujets privilégiés de l’anxiété symboliste – hantise, emprise, apparition, horreur, mort…- reviennent dans les titres de nombreux masques créés autour des années 1890. Dans ces représentations, l’érotisme morbide côtoie la froideur fantastique. Dans nombre de cas, la préciosité de la polychromie crée une véritable esthétique de l’effroi, du malaise ou de la perversité. Le masque se donne également à voir comme l’incarnation du rêve ou du tourment intérieur. Il illustre, de manière parfois surprenante, le thème de la névrose ou de « l’agonie du Moi », omniprésent dans la littérature de la fin du siècle. Il s’agit d’autant de tentatives de représenter l’obsessionnel et l’instable en sculpture.

 

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Au XIXe siècle, le mot « masque » désigne également le visage d’un individu ou même le visage d’une statue. Le masque est donc l’essence même du portrait. Le portrait-masque est peut-être le genre qui permet le mieux d’approcher la « transfiguration spirituelle » souhaitée par tant de portraitistes de cette époque. Raccourci saisissant, il se multiplie, décliné en matériaux divers. A partir des années 1880, le masque devient le champ privilégié de l’enchevêtrement de deux genres, littéraire et sculptural, imprégnés d’engouement japoniste. Le marchand de masques (1883) de Zacharie Astruc, habituellement installé dans les jardins du Luxembourg, constitue au coeur du Paris intellectuel et politique, un véritable monument « primitif » au masque. On y voit un adolescent brandissant un masque de Victor Hugo. Les visages d’autres gloires de la France d’alors sont disposés tour autour du socle, comme une sorte de petit panthéon portatif. Réduits à des masques de baraque de foire ennoblis par le bronze, les portraits de ces personnalités rappellent ainsi au passant, non sans quelque désinvolture, la prééminence culturelle de la « capitale du XIXe siècle ». C’est vers 1906 qu’une nouvelle source d’inspiration, venue d’Afrique, bouleverse les codes de la représentation et opère une déconstruction des traits du visage. Les masques africains, et les masques dits alors « primitifs » en général, achèvent l’entreprise de dépersonnalisation du portrait qui se met en place en Europe. Picasso, Derain ou Vlaminck s’enthousiasment pour les masques et les sculptures des arts non occidentaux, perçus comme la confirmation de leur propre désir d’abstraction. Aux bouleversements formels s’adjoint la fascination exercée par la dimension surnaturelle des objets de cultes. Au cours des années 1910, c’est un renouveau antique, sans nostalgie, qui contribue différemment au renouveau du masque. Libéré de l’emprise de Rodin tout en ayant assimilé la leçon de la fragmentation, le masque, quelles que soient désormais ses sources d’inspiration, connaît son apothéose.

 

 

 Bien à vous,

Saint-Sulpice

 

Masques – De Carpeaux à Picasso – Musée du Quai d’Orsay -  du 21 octobre 2008 au 1er février 2009 - Plein Tarif: 9,50€ – Tarif réduit: 7€ – Ouverture les Mardi, Mercredi, Vendredi, Samedi et Dimanche de 9H30 à 18H et le Jeudi de 9H30 à 21H45.

 



Double frustation

Double frustation dans chronique du quotidien

 

Une journée chasse l’autre, un problème en balaye un autre! Après une journée de dur labeur, j’ai décidé de partir tôt; 18 heures pour ne rien vous cacher. D’un pas allègre et léger je me dirige vers le RER A comme des milliers d’autres moutons de panurge que moi attirés invariablement par cette antre éclairée. L’un s’y engouffre; les autres suivent! Là après un long et glauque couloir d’environ 200 mètres, telle une rangée de péage autoroutier, Une armée de tourniquets trône devant moi surmontés d’écrans ( Pas Plasma, la RATP investit, certes mais dans quoi????) de vieille génération indique que suite à un dégagement de fumée dans le tunnel entre La Défense et Charles de Gaulle étoile, la circulation des RER est interrompue jusqu’à nouvel ordre. Je peste intérieurement mais comme mes congénères, bêtement je l’avoue, je continue ma descente dans les entrailles pour m’en assurer de visu! Le quai est archibondé. Vieilles rombières ( Secrétaires chez AXA, version 1970 en plus ridé ), Cadres Supérieurs à l’élégance bousculée, froissée par tant de frottements incessants sur leurs costumes, jadis, resplendissants, belles de banlieues aux tailles anorexo-anémiques poudrées comme des courtisanes du siècle dernier, ouvriers et différents corps de métiers aux gueules et mains meurtries, petits chefaillons aux mines irritées, étudiants en goguette, employés zélés, cadres stressés, bref, tout le ghotta des profondeurs dévisagent avec des mines déconfites les panneaux indicateurs pas plus bavards que les hauts-parleurs.

C’est un ballet incessant qui se produit devant mes yeux. Les uns descendent, tournent, gémissent, grognent, virevoltent puis remontent l’air contri. J’intègre cet étrange menuet et me retrouve un bon quart d’heure plus tard à l’air libre. Armé de bonne volonté et d’impatience, je décide de rentrer à pied. Ai-je le choix? A vrai dire, non! Vingt minutes de marche me permettent de rallier la Grande Arche de la Défense. Toujours aussi stupidement que mes crétins de congénères je me décide à retenter une approche affutée vers une hypothétique rame de RER tout en pensant que si la situation n’a pas évolué je me rabattrai sur la Ligne 1 du Métro, voire sur ce maudit bus 73 qui en temps normal a déjà une fréquence campagnarde d’un départ toutes les demi-heure à la discrétion du chauffeur et en fonction de son humeur! Et hop c’est reparti pour une descente d’environ trente mètres dans les intestins de cette maudite Défense mais la queue est conséquente! J’oublie les Escalators et tente les escaliers; La bousculade fait rage, les acteurs sont féroces! Trois côtes fêlées plus tard,  façon de parler, mes baskets cent fois écrasées, le regard égaré et la veste élimée je me retrouve alors devant un cordon de policiers aux mines dépitées qui empêche tout accès au quais du RER. Demi-tour risqué, traversée en biais d’un important flot de moutons made in la Défense et me voilà plein d’espoir devant l’entrée du métro. Peine perdue! D’autres policiers plus coriaces et voraces en défendent héroiquement l’accès. Cela fait près de quarante minutes que j’ai quitté mon lieu de travail et me revoilà entrain de gravir des escaliers pour m’extirper de cet enfer kafkaïen! Je n’ose aller zieuter du côté du bus 73 et bien, à mon humble avis, m’en prend! Alors telle une fusée je décide de rallier Neuilly, terre de toutes mes espérances chaussé de presque va-nus pieds. Vingt minutes supplémentaires me font arriver péniblement au métro Sablons en âge, les pieds endoloris, l’oeil fatigué et l’humeur maussade.

C’est à ce moment là que mes origines se rappellent à moi. Ah Neuilly, antre de paix, de tranquillité, de bien-être, de….mais il est temps que j’arrête de rêvasser, mes courses ne sont pas faites, l’horloge bat des aiguilles de plus en plus vite et ma soirée s’en trouve plus que diminuée! J’ai alors cette ingénieuse idée ( qui m’est propre, hum!!!) d’assurer au plus vite ces besoins alimentaires. Je me dirige vers le Monoprix pour au dernier moment me souvenir que non, décidément non, mon pouvoir d’achat ne me permet plus d’aller me sustenter dans cette antre libérale et néo-capitaliste de Neuilly. Le vieux Roumain devant le magasin, gardien d’enfants, de sacs et de chiens occasionnel à qui j’accordais en bon catholique deux euros chaque jour me reconnais instantanément. Son visage exprime de la béatitude, le mien de l’inquiétude. L’homme me serre la main ( Code entre-nous qui me permettait de lui remettre sa pièce en toute dignité lors d’une franche poignée). Ne sentant pas les deniers espérés mais voyant ma mine fatiguée, il me dit avec un accent prononcé mais empli de sincérité « Courage, d’autres lendemains meilleurs!!! »

 Je me rabats alors vers le modeste Franprix de l’avenue Charles de Gaulle. Dix endives hors de prix, du poulet transgénique, un pain de mie chimique, une bouteille de rosé frelatée et dix paquets de mouchoirs en papier de piètre qualité plus tard et me revoici à déambuler chargé comme un bon bourriquet dans les belles allées de cette cité que jadis j’ai longtemps côtoyé. Je croise élégantes promenant leurs lévriers, Mannequins bling-bling juchées sur des talons de quinze centimètres qui me croisent sans me voir, employés de bureau fumant leur bâtons cancérigènes devant les halls d’entrée et se réjouissant de toute cette foule harassée déambulant devant leurs frêles pieds et Charles Pasqua à la mine fatiguée qui involontairement manque à un feu rouge de se reposer sur mon épaule de modeste salarié me prenant sûrement pour un poteau. L’homme est âgé, son garde du corps entraîné…. je laisse tomber!

Mes pas me conduisent alors tout droit pour une nouvelle tentative dans le métro ( Oui je suis persévérant, d’autres diraient con; A chacun son interprétation!) Le quai est surchargé et cela n’est pas bon signe. Une rame arrive soudain. Belles et élégants au départ stoïques attendent l’ouverture automatique des portes. A l’intérieur ce sont des rangées de suppositoires comprimés et de rectums étirés qui se mettent alors tous en même temps à prendre une ou deux bouffées d’air de nos bons sous-sols pollués. A peine le premier clampin coincé dans cette bétaillère tente t-’il désespérément de s’en extraire que les belles et beaux qui sagement attendaient sur le quai se transforment en une meute affamée, le regard aiguisé et tentent une rentrée en force, s’incrustant tant bien que vaille dans les quelques infimes interstices encore libres, poussant, repoussant jusqu’à l’infinie la masse déjà compressée et recroquevillée qui survit tant bien que mal à l’intérieur! Là mon coco, me dis-je avec tes deux sacs de courses, ta musette et tes deux baguettes déjà en piteux état, n’essaie même pas ( Instant de lucidité!). Une énième fois je remonte, tel Jésus chargé de sa croix, vers mon golgotta.

Je tente alors de rallier le 43, un bus qui m’amménera aux Ternes où là logiquement je pourrai rejoindre une ligne de métro moins bondée et tant espérée. Je prend une rue de traverse, passe devant une brasserie que j’ai beaucoup fréquenté pour mes déjeuners. Devant une horde de photographes me bouscule à moitié. Serais-ce le début de la célébrité? Que nenni, à l’intérieur, Jean Sarkozy, le fils ainé de mon bon président organise un cocktail entre initiés. Le champagne coule à flots, les petits fours vites avalés et moi quasiment chassé, pas faute d’avoir pourtant essayé malgré mon allure de pestiféré, d’y entrer, histoire de me reposer. Je me sens doublement frustré! Le bus tant attendu arrive, l’air y est vicié mais il n’est pas bon de faire ce soir le difficile. Une fille à papa croise les jambes comme un charretier de bas étage, nettoyant au passage ses converses d’un autre âge sur mon jean usé, dehors aux terrasses chauffées des brasseries, les quidams prennent l’apéritif et moi l’odeur des aisselles de ma voisine qui visiblement à du faire le même trajet que moi à pied. Je rallie enfin ma ligne salvatrice qui quoique un peu encombrée me ramène indubitablement vers mon quartier. Finalement 2H45 après mon départ du bureau je réintègre, lessivé, mon domicile parisien, sacrée journée!

 

Bien à vous,

Saint-Sulpice

 

 



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