La caissière et le blog

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Elle était là «pour faire “bip” et prendre les sous». Le matin, en arrivant, elle savait bien qu’elle déposait «(son) cerveau pour ne le reprendre que le soir». Les clients lui réclamaient des sacs et encore des sacs, sans jamais penser à apporter les leurs, ni à lui dire «bonjour – merci – au revoir». Elle n’existait pas, elle «n’en pouvait plus», lasse de «jouer les plantes vertes». Alors, un jour de janvier 2008, Anna Sam a rendu son caisson à clapet et le numéro qui allait avec. Dans le vestiaire réservé aux «hôtesses de caisse» – «un terme politiquement correct qui (la) fait doucement rire» -, elle a raccroché sur un cintre sa veste d’uniforme orange en laine mélangée. Puis, en guise de pot de départ, elle a acheté pour ses collègues d’hypermarché un gros paquet de bonbons. Exactement «comme le font toutes les caissières qui s’en vont». Ni plus, ni moins. Dans sa poche, il y avait ses primes de fin d’année, ses 680 euros de salaire mensuel et, surtout, un petit carnet rempli de notes, morceaux choisis pendant huit ans de sa vie de «bipeuse» professionnelle. Des instantanés saisis sur le vif qui, déjà, alimentaient son blog anonyme, visité chaque jour par mille internautes. Au printemps dernier, les éditions Stock ont choisi d’en faire un livre, «un bouquin qui se lit tout seul», dit l’auteur. Bonne pioche ! Depuis sa sortie début juin, «Les Tribulations d’une caissière» s’est écoulé à près de 100 000 exemplaires. Le mois prochain, l’ouvrage signé par la caissière la plus célèbre de France sera traduit en néerlandais, puis en italien, en allemand, en espagnol et même en taïwanais. Un projet de film, «dépassant largement le cadre de l’ouvrage», est à l’étude et une pièce de théâtre, mise en scène par Jackie-Georges Canal, sur le point de voir le jour. On parle également d’une bande dessinée et d’un livre pour enfants.

Anna Sam n’en espérait pas tant et cela se voit. Plus encore, cela s’entend, dans la bouche de cette ex-timide de 29 ans décrite par son Valenciennois de mari, Richard, comme «terre à terre», «très famille» et «sans idées préconçues». Elle, se voit «garçon manqué», davantage habituée «aux humiliations qu’aux compliments». À force d’être reçue chez Drucker, Bouvard, Moati, Ruquier, Fogiel, elle a perdu de cette retenue et sans doute, aussi, de cette naïveté touchante qui lui faisait dire à 20 ans que son boulot de caissière serait «facile». Aussi, lorsque la société allemande Wincor Nixdorf, spécialiste des nouveaux systèmes de caisses automatiques, la contacte pour mener un audit auprès de ses anciennes sœurs de tapis roulant, Anna fonce. Elle, la porte-parole des caissières mal-aimées, enquête auprès de six enseignes différentes et d’une dizaine de magasins. «Toutes les filles m’ont dit qu’elles avaient peur de perdre leur emploi et de voir disparaître le contact avec le client.» À travers son blog, à travers son livre, elle concède avoir mis sa revanche au pluriel, nourrissant l’utopie selon laquelle «le regard sur les caissières doit radicalement changer».

De toute façon modeste, elle considère simplement avoir «enclenché un processus susceptible d’aider les gens à se poser des questions sur leur comportement». Elle, n’oubliera jamais cette mère de famille qui, au moment de décharger son chariot, lança à son enfant turbulent : «Tu vois chéri, si tu ne travailles pas bien à l’école, tu deviendras caissière, comme la dame.» De son succès en librairie, de son «pied de nez» à son ancien patron et de sa célébrité soudaine, Anna Sam ne retire aucune gloriole égoïste. Petite dernière d’une fratrie de trois, elle a bien plus appris sur les bancs de la fac de lettres, jusqu’en DEA, et sur sa chaise à roulettes, poste avancé de l’observation de la société, qu’en foulant les plateaux de télévision. Avec ses 12 000 euros d’à-valoir versés par l’éditeur, elle s’est offert trois luxes : un piano numérique pour jouer «La Poupée mécanique» de Chostakovitch, un ordinateur portable, et la liberté de pouvoir dire à Richard qu’il n’avait qu’à lâcher son emploi d’informaticien pour en chercher un autre, et la régaler de «brioches tressées, sa spécialité». Lui, bien volontiers assigné à résidence, ne cache pas sa fierté. Et quand Anna passe sur le petit écran pour débattre du monde du travail, il se félicite d’abord de la voir «combler le gouffre qui subsiste entre les théoriciens et ceux qui touchent la réalité du doigt».

En quelques mois, la grande boîte en cuir fauve que sa sœur avait offerte à Anna pour Noël s’est ainsi remplie de coupures de presse et de souvenirs sur papier glacé. Un drôle de bazar, tellement différent de l’impeccable press-book tenu par ses parents. Ils savent que leur fille a écrit pour son frère, brutalement disparu il y a deux ans et demi. «Ma réussite leur donne un second souffle. C’est le plus important.»

Puis, au bout d’un moment, on se dit qu’on irait bien faire les courses avec elle. Et on y va. Juste comme ça. Pour voir. À bord de sa petite voiture, on refait le chemin qui mène à l’hypermarché de Cleunay. Temple de la grande distribution, adossé au stade rennais, cerné par un parking démesuré. À l’accueil, «la vedette» a droit à une tournée de bises amicales mais pas envieuses. En caisse centrale, la direction a punaisé son portrait. Elle dit que «ça (lui) fait bizarre» de passer dans les allées ; pétrie d’automatismes, elle ne peut s’empêcher d’empiler les paniers à la place des autres. «Une partie de moi est restée derrière la caisse», se justifie Anna, qui continue de dire «on» et non pas «elles» dès lors qu’elle évoque les caissières. Tout en scannant sa carte de fidélité, son ancienne collègue lui dit pourtant qu’elle a «bien fait de partir». Un choix réfléchi et assumé, sans se dire qu’elle valait mieux – «pour ne pas dénigrer les copines» – mais qu’en tout cas elle voulait plus. Au rayon culture, Les Tribulations d’une caissière côtoie toujours les best-sellers de Gavalda, Vargas et Musso. Son seul regret : que le livre n’ait pas été exposé pile en bout de caisse. Car, après tout, «c’était sa vraie place». Là où l’on vend chewing-gums et bonbons. Rien que des douceurs.

 

Une belle histoire!

Saint-Sulpice

 



3 commentaires

  1. ronchon 8 octobre

    ouais c’est vrai que c’est pas mal son truc mais bon moi en général les caissières me font ronchonner !!!

    … pfff …. jalouse !!!
    mais euhhhhh !!!
    lool
    Bizzz
    Ronchon :)

  2. saintsulpice 8 octobre

    Moi je les plains! C’est du Taylorisme, du travail à la chaîne comme dans les usines si ce n’est que ce sont des produits qu’elles se doivent de passer à toute vitesse et contrairement à l’usine, elles ont en face d’elles des clients imbuvables et imbus, sales ou malpolis, énervés ou insultants qu’elles doivent supporter et de l’autre côté, d’affreux gardes-chiourmes qui vérifient qu’elles ne volent rien ou qu’elles ne perdent pas la cadence!!! C’est ca qui me fait ronchonner!!!

    Merci de ta visite Miss Ronchon

  3. ronchon 9 octobre

    Put … Je résume à moi toute seule toutes les qualités du client parfait que tu viens d’énumerer !!!! lool !!

    bizz
    ronchon :)

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